L’air dans tous états ou le roman d’un mot

Publié le 10.03.2021
Du XVIIe siècle au XXIe siècle, les significations du mot « air » n’ont cessé d’évoluer dans les dictionnaires. Retour sur une fascinante aventure lexicographique.
Académie française, salle des dictionnaires

Du Dictionnaire universel du français de Furetière, au XVIIe siècle, au Dictionnaire des francophones au XXIe siècle, chaque aventure lexicographique a sa vision propre du mot « air ». 

Tour à tour savoureux, érudit, littéraire ou précis, ce terme s’est enrichi au fil des ans et au gré des époques de nombreuses significations. Nous revenons sur les grandes étapes d’un véritable roman, celui du mot « air ». 

 

Savoureux chez Furetière (1690)

 

« Élément liquide et léger qui environne le globe terrestre, la mer et la terre. L'air se divise en basse, en moyenne et en suprême région » : cette définition de l’air prend un tour savoureux dans le Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots françois, tant vieux que modernes et les termes de toutes les sciences et des arts (1690) mis au point par Antoine Furetière, le premier dictionnaire monolingue en français de type encyclopédique. 

Jugez plutôt : « on connaît la gravité de l'air par le baromètre, sa chaleur par le thermomètre, sa sécheresse par l'hygromètre. On a trouvé l'invention de pomper l'air pour faire du vide par la machine de Mr. Boyle ». Cela ne vous a-t-il pas un petit air de Complainte du progrès version Boris Vian ? Savoureux autant que poétique, d’ailleurs : « Mariotte prétend que l'air est bleu, contre l'opinion de plusieurs qui le croient sans couleur ». 

Le dictionnaire universel détaille avec une égale verve les autres acceptions de l’air : « Se dit aussi en termes de musique, d'une conduite de la voix, ou des autres sons par de certains intervalles naturels ou artificiels qui frappent agréablement l'oreille, et qui témoignent de la joie, de la tristesse, ou quelque autre passion ». Ainsi que les expressions qui s’y rapportent : « On dit absolument d’un homme, qu’il se donne des airs, pour dire qu’il affecte des manières qui le rendent ridicule pour vouloir paraître plus qu’il n’est. On dit proverbialement, qu’un homme a toujours un pied en l’air, pour dire qu’il est allègre, remuant, coureur ». 

 

Érudit pour l’Académie française (1694)

 

« Mélange gazeux constituant l’atmosphère terrestre. L’air sec contient 78 % d’azote, 21 % d’oxygène, 1 % d’argon et de gaz rares. L’air atmosphérique contient toujours de la vapeur d’eau et du dioxyde de carbone ou gaz carbonique. Dans les cosmogonies anciennes, l’air était un des quatre éléments constitutifs de l’Univers. La première analyse de l’air fut faite par Lavoisier en 1777 » : lorsqu’on ouvre le Dictionnaire de l’Académie française, on fait moins le malin, c’est certain. 

Sans surprise, la définition du mot rapporté au domaine de l’aéronautique par exemple est d’une rare précision : « Espace dans lequel se meuvent les avions, les hélicoptères, etc. La conquête de l’air, des airs. Les routes de l’air. Transport par air, par avion. L’avion a pris l’air à dix heures, a décollé à dix heures. L’armée de l’air, l’ensemble des forces aériennes. École de l’air, où sont formés les officiers de l’armée de l’air. Une hôtesse de l’air, chargée, à bord d’un avion, de s’occuper des passagers. Avoir le mal de l’air, ressentir, au cours d’un vol, un malaise analogue au mal de mer. Trou d’air, courant atmosphérique descendant qui provoque une brusque perte d’altitude d’un avion en vol ».

Un esprit de sérieux qui cohabite avec une approche souvent ludique des locutions auxquelles le mot « air » a donné naissance : « Être libre comme l’air, se déplacer à son gré, être maître de son temps. Jouer la fille de l’air ». Autre exemple à travers la locution « en l’air » : « Vers le haut. Jeter une pièce en l’air. Regarder en l’air. Levé, relevé. Police ! les mains en l’air ! ». 

 

Littéraire chez Littré (1874)

 

Pour le Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré, l’air, au sens premier est aussi « un fluide invisible, transparent, sans odeur ni saveur, pesant, compressible, élastique, qui forme autour de la terre une couche nommée atmosphère, et qui est composé de 0,79 d'azote et de 0,21 d'oxygène ». 

Mais ce qui frappe, autour de chaque déclinaison du mot, c’est la place donnée à la littérature. Les références en effet fourmillent. « Ces gardes, cette cour, l’air qui nous environne, tout dépend de Pyrrhus et surtout d’Hermione » : quand ce n’est pas Racine, comme ici dans Andromaque, c’est Corneille dans Le Cid : « Je sais trop que je dois au bien de votre empire et le sang qui m’anime et l’air que je respire ». Quand ce n’est pas Madame de Sévigné pour illustrer l’air au sens « prendre l’air, prendre la fuite » - « Il n'est rien tel que de mettre son crime ou son innocence au grand air » - c’est Montesquieu dans Les lettres persanes pour « fendre l’air » : « L'exécution fut prompte : le jeune homme fendit les airs ». Ou encore La Bruyère pour dire que la fréquentation du monde n’est pas salutaire au moral : « L'air de cour est contagieux ; il se prend à Versailles, comme l'accent normand à Rouen ou à Falaise ». Un régal !  

 

Sérieux avec Le Robert (1967)

 

Le Petit Robert se distingue par le souhait de souligner les différentes acceptions du mot en réservant une entrée spécifique pour chacune. Ainsi, si l’air, « nom masculin » dans tous les cas, répond à cette définition qui à présent n’a plus de secrets pour nous, celle d’un « fluide gazeux formant l'atmosphère, que respirent les êtres vivants, constitué essentiellement d'oxygène et d'azote », il désigne dans une seconde définition « l’apparence générale, habituelle à une personne » : « Avoir l'air, un air froid, indifférent. Il a un drôle d'air, inquiétant. Prendre de grands airs : faire l'important. Il a un air de famille avec elle, une ressemblance physique. Un faux air de : une vague ressemblance avec ». Dans son troisième sens enfin, il est la « mélodie d’une chanson ou d’un morceau de musique ». 

 

Le mot « air » dans le Dictionnaire des mots parfaits

On n’en a jamais fini avec les mots. A côté des voies royales balisées par les grands dictionnaires, n’existe-t-il pas des sentiers plus secrets, des chemins de traverse, qui ouvrent sur un espace inédit, celui de la saveur des mots ? C’est un tel chemin qu’ont emprunté les éditions Thierry Marchaisse en publiant, sous la direction de la romancière Belinda Cannone et du poète Christian Doumet une série passionnante de trois « dictionnaires subjectifs » sur les « mots manquants », les « mots en trop » ou les « mots parfaits ». 
C’est précisément dans ce dernier – le Dictionnaire des mots parfaits, donc – que l’on trouve, sous la plume enchantée du journaliste Didier Pourquery une définition du mot « air ». Un extrait : « Pour moi, enfant de Gironde, l’air – le grand – était de Paris. Sur la table de toilette d’une tante, j’avais vu ce flacon de parfum. « L’Air de Paris », concocté par la maison Dorin en 1921, concentrait dans ses notes les lointains prometteurs. Notes de marronniers en fleurs, senteurs de bords de Seine et d’exotisme du pavé. Pensez. Paris… l’air de Paris, l’air de là-bas, qui ridait le bassin des Tuileries sur des cartes postales en chromo et semblait jouer entre les tours de Notre-Dame à faire surgir des volées de Pigeons ».

(Le Dictionnaire des mots parfaits, sous la direction de Belinda Cannone et de Christian Doumet,  éditions Thierry Marchaisse, 2019, 16,90 €)