Comment l’air a-t-il fait une entrée fracassante dans l’art contemporain ?

Publié le 10.03.2021
Avec « Air de Paris », l’air devient un acteur à part entière de la création contemporaine. On vous raconte comment Marcel Duchamp a conçu en 1919 son fameux ready-made.

« Air de Paris », c’est l’histoire d’un défi artistique appelé à devenir l’une des créations les plus fameuses du XXe siècle.  En 1919, Marcel Duchamp (1887-1968) a l’idée de faire parvenir à des amis américains, amateurs des avant-garde et francophiles, un échantillon d’air de Paris. Entendez : un peu de l’air du temps, qui fait de Paris, en pleine ébullition artistique, la capitale de la création. 

Sauf qu’il prend son idée au pied de la lettre, en enfermant dans une ampoule électrique un peu d’air de la capitale. Faut-il voir dans le geste du génial artiste une énigme, une mystification, une facétie ou de la poésie ? On vous raconte la genèse d’Air de Paris, une œuvre qui fait aujourd’hui partie des collections du musée national d’art moderne, au Centre Pompidou, et que l’artiste ne cessera de retravailler jusqu’en 1964. 

 

L’objet

 

Est-ce un flacon de parfum ou une ampoule électrique ? Ni l’un, ni l’autre, semble-t-il. Air de Paris serait une ampoule pharmaceutique. Vidée de son contenu et ressoudée, celle-ci est entourée de mystère. Son origine pharmaceutique est-elle d’ailleurs bien avérée ? Certains experts assureraient qu’elle ne correspond à aucune ampoule médicale de l’époque, quand un autre certifie qu’elle était bien produite en série en France.

Et son contenu, le fameux « Air de Paris » que Marcel Duchamp compte envoyer à des amis américains en guise de trait d’union transatlantique, vient-il bien de Paris ? N’a-t-il pas été plutôt capturé au Havre, port d’embarquement pour les Etats-Unis ? Une chose est sûre : plusieurs répliques ont été réalisées d’après l’œuvre originale. 

 

L’histoire

 

C'est en 1919 que Marcel Duchamp offre cette ampoule de 50 cm3 censée contenir l’air vital et précieux de Paris à des collectionneurs américains, Louise et Walter Arensberg. Il faut y voir un remerciement à l’égard de ceux qui l’ont accueilli à bras ouverts lorsqu’il est arrivé à New-York en 1915.

Walter Arensberg, mécène et poète à ses heures, était en effet très curieux de connaître l’auteur de Nu descendant un escalier. Sans avoir encore jamais mis les pieds outre-Atlantique, Marcel Duchamp avait en effet fait un tabac avec cette œuvre présentée lors de « L’Armory Show » en 1913. 

 

Le contexte 

 

Avec ce ready-made – un objet usuel qui devient art du seul fait que l’artiste le désigne comme tel, selon la définition qu’en donnait André Breton – Marcel Duchamp n’en est pas à son coup d’essai. Ensemble, Marcel Duchamp et Walter Arensberg ont contribué à fonder la société des artistes indépendants de New York. Ils sont membres du comité d’organisation de sa première exposition qui doit ouvrir en 1917 avec pour mot d’ordre « ni jury ni prix ».

L’occasion est trop belle pour Marcel Duchamp de tester les limites de cette ouverture d’esprit : il va dans un magasin de plomberie où il achète un urinoir et l’envoie sous un faux nom au comité d’organisation, celui de Richard Mutt. On connaît la suite. Fontaine ne sera pas sélectionnée mais l’œuvre fait date dans le monde de l’art, comme après elle, Air de Paris

 

La postérité   

 

Ce n’est que dans les années 1950 et 1960 que le geste radical – et facétieux, et poétique – de Marcel Duchamp va vraiment prendre son envol avec les créateurs d’un mouvement qui allait révolutionner la scène artistique à New York : le Pop Art. Andy Warhol, Jasper Johns et Robert Rauschenberg, pour ne citer qu’eux, vont utiliser des objets du quotidien pour les transformer en objets d'art.

Libres à nous de n’y voir rien d’autre que ce qu’ils sont ; d’autres assurent que les artistes ont puisé dans leur histoire personnelle. Quand Andy Warhol choisit une boîte de soupe, c'est en souvenir de son enfance et de sa mère qui entassait les conserves dans les placards de sa cuisine.