Les accents de nos régions

Publié le 06.03.2018
Interview de Mathieu Avanzi, linguiste, professeur à l’Université catholique de Louvain et auteur de l’Atlas du français de nos régions paru en 2007 aux éditions Armand Colin.
© Mathieu Avanzi

1/ Pouvez-vous nous dire sur quoi portent vos recherches ?

Mes recherches portent sur la géographie linguistique du français. Elles visent à établir des cartes qui permettent de visualiser les particularités locales que le français peut revêtir selon les endroits où il est parlé, que ce soit sur le plan du vocabulaire (outre le débat sur pain au chocolat /chocolatine, il existe des tas d’objets ou de concepts qui reçoivent des dénominations différentes selon l’endroit d’où l’on vient), de la grammaire (au Québec, la double négation des phrases comme y’avait pas personne est un phénomène très répandu ; dans la région de Lyon en France, les locuteurs font un usage particulier du pronom y dans des phrases comme j’y mange, j’y prends ; en Suisse, on trouve encore des locuteurs qui antéposent le mot personne au verbe conjugué dans des phrases comme j’ai personne vu) ou de la prononciation (prononcez-vous le -t final du mot vingt, le -s final du mot moins, le -l final des mots sourcil, persil ou nombril ? Faites-vous la différence, quand vous les prononcez, entre des mots comme brin/brun ; saute/sotte ; piquait/piqué ; nu/nue, etc. ?).

Au-delà de l’aspect ludique de ces recherches, il y a de vrais enjeux patrimoniaux (les spécificités locales du français font partie de l’identité et de l’histoire des régions de la francophonie), commerciaux (comment la reconnaissance vocale de votre téléphone mobile comprend-elle ce que vous lui dites si vous avez un accent très différent du français que l’on parle à Paris ?) et éducatifs (quel français enseigner aux étrangers quand ils viennent s’installer dans une région où l’on ne parle pas comme à Paris ?).   

 

2/ Comment procédez-vous pour cartographier les spécificités du français ?

 Les cartes de l’Atlas du français de nos régions et du blog www.francaisdenosregions.com ont été établies à partir de différents sondages, auxquels plusieurs milliers d’internautes ont participé. Avant d’y répondre, les internautes devaient indiquer le code postal de la localité où ils ont passé la plus grande partie de leur jeunesse, leur âge, leur sexe, indiquer les éventuels facteurs ayant pu influencer leur connaissance du français régional, etc. Sur la base de ces réponses, nous avons ensuite calculé le pourcentage de personnes ayant indiqué utiliser telle ou telle variante afin d’obtenir une représentation graphique qui reflète au mieux le propos.

 

3/ Quels sont les mots dont la prononciation diffère le plus d’un bout à l’autre de la francophonie ? Sauriez-vous l’expliquer ?

Il n’y a pas de mots dont la prononciation varie plus que d’autres, mais des éléments qui changent systématiquement d’une région à l’autre. On peut ainsi reconnaître un francophone des Antilles ou du Midi de la France à sa façon de prononcer la voyelle o à l’intérieur de mots comme jaune, rose ou saute ou le -s final du mot moins ; les francophones de Suisse ont tendance à prononcer le mot foot avec un o ouvert (comme dans port) et non avec un ou (comme dans bout) ; à ne pas prononcer les consonnes finales de mots comme district, stand ou déficit.

En Belgique, certains mots qui commencent par w (wagon, wécé, etc.) se prononcent avec un w comme dans les mots watt ou waouh, le mot septembre se prononce sans faire sonner le p (comme c’était le cas naguère en France pour le mot sculpture).

La prononciation du r est l’un des traits les plus caricaturés et stigmatisés du français dans les Antilles, mais il caractérise aussi certains accents du français parlés en Afrique subsaharienne ; au Maghreb, étant donné les différences entre le système vocalique de l’arabe et du français, le son u (comme dans du ou lu) est souvent confondu avec le son i (comme dans dit ou lit).

Quant aux raisons qui permettent d’expliquer cette variation, elles sont complexes, et souvent entremêlées. Pour faire simple, rappelons que le français que l’on parle hors de Paris et de l’Île-de-France (que l’on prend souvent comme « référence » internationale) ne s’est pas exporté aux mêmes époques, et qu’il n’avait alors pas les mêmes sonorités qu’aujourd’hui. Là où il s’est exporté, il s’est retrouvé au contact de langues déjà en place, qui ont pu lui donner sa couleur locale. D’autres langues arrivées par la suite ont pu en modifier la teinte à leur tour. Ajoutons que les changements ne se font jamais de façon linéaire, et vous aurez une meilleure appréhension de la complexité du tableau.

Par ailleurs, puisque les langues sont des systèmes vivants, chacune des régions où le français s’est implanté a connu des évolutions qui lui sont propres, qu’il s’agisse de la création de faits nouveaux ou du maintien de faits anciens. De façon parallèle, ces particularismes ont connu des destins singuliers, jouissant d’une diffusion plus ou moins large, en lien avec les contraintes pesant alors sur la mobilité de la population et sur la diffusion du français standard par les médias de masse (en France, les premières émissions de radio grand public arrivent pendant l’entre-deux-guerres ; la télévision ne sera popularisée que dans les années 1950).   

 

4/ Y a-t-il un « vrai » accent français ?

Le français est parlé aux quatre coins du monde et il existe autant d’accents qu’il existe de régions. Leur nombre dépend du point de vue duquel on se place. Pour un Français, il n’y a qu’un seul accent canadien, alors que le Canadien vous dira que l’on ne parle pas de la même façon à Québec qu’à Toronto, un résident de Québec vous dira qu’il n’a pas le même accent que son cousin de Montréal…

Le point de vue crée l’objet, et c’est la même chose dans tous les pays où l’on parle le français. Il n’y a donc pas une variante correcte mais bien plusieurs. Le français – comme les autres langues de grande diffusion – connaît plusieurs normes, qui dépendent des régions où il est parlé. Maîtriser le français, c’est maîtriser (tout du moins de façon passive) l’ensemble de ces normes.