La parole dans la littérature – « Écrire la voix »

Publié le 16.02.2018
L’écriture a pour fondement la voix : c’est la parole, le chant des muses qui dictèrent leurs mots aux premiers poètes et conteurs.
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Contes et mythes, entre tradition orale et littérature

 

L’Iliade et L’Odyssée, épopées grecques antiques attribuées à l’aède Homère, furent pendant des siècles chantées lors de banquets. Cette tradition orale a permis à ces poèmes homériques d’être transmis de génération en génération et ainsi préservés de l’oubli jusqu’à leur fixation par écrit.

Comme pour les mythes, l’origine des contes est orale. Charles Perrault, homme de lettres rendu célèbre grâce à ses Contes de ma mère l’Oye, a toujours revendiqué son appartenance à cette tradition. En usant d’onomatopées et de formulettes telle « Tire la chevillette et la bobinette cherra », il parvint à restituer le ton populaire, donnant du même coup à entendre la voix du conteur en filigrane.

 

L’écrit à l’épreuve de la parole

 

L’oralité est également essentielle pour l’écrivain Gustave Flaubert qui l’aborde toutefois sous un angle différent. Bien qu’il dise de la parole qu’elle est « comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles1 », il passe chacune des phrases qu’il écrit à l’épreuve de ce qu’il nomme le « gueuloir », cette lecture à voix (très) haute lui permettant d’éprouver la justesse de sa prose. « Je vois assez régulièrement se lever l’aurore […], car je pousse ma besogne fort avant dans la nuit, les fenêtres ouvertes, en manches de chemise et gueulant, dans le silence du cabinet, comme un énergumène ! » écrivait ainsi Flaubert à Madame Brenne, le 8 juillet 1876. 

Selon l’expression consacrée, lorsque meurt un grand nom de la littérature, on dit qu’une voix s’est éteinte. Il ne s’agit alors pas de la voix de l’écrivain à proprement parler mais bien de celle qu’il laissait entendre au travers de son œuvre.

 

Écrire ou l’art « de parler en se taisant »

 

Voici ce qu’énonce Pascal Quignard dans son Petit traité sur Méduse (éditions Folio) : « J’ai écrit parce que c’était la seule façon de parler en se taisant. » Pour l’écrivain britannique John Berger, « un livre […] ne commence ni avec une idée ni avec un personnage. Mais avec la prise de conscience qu'un silence demande à être rempli2. ». L’acte d’écrire a dès lors valeur de parole tant il est vrai que chaque mot, chaque marque de ponctuation, chaque saut de ligne, permet de faire passer une sensation, une émotion et/ou un message. En ce qu’il constitue une manière d’échanger, de comprendre le monde et de transmettre un engagement, le travail de l’écrivain permet donc de se faire entendre sans avoir recours à la voix.

 

La parole engagée

 

Victor Hugo est âgé de 27 ans lorsque paraît Le Dernier Jour d’un condamné. Véritable réquisitoire en faveur de l’abolition de la peine de mort, il pose, avec ce roman, la première pierre d’une écriture engagée. Bon nombre de ses écrits nourriront par la suite ce plaidoyer social. En 1853, dans son poème « Ultima verba » issu du recueil intitulé Les Châtiments dans lequel il dénonce le coup d’État orchestré par Louis-Napoléon Bonaparte, Victor Hugo revendique ce rôle de dénonciateur de l’injustice sociale : « Je serai […] / La voix qui dit : malheur ! la bouche qui dit : non ! » Donner la parole à ceux qui ne l’ont pas sera l’un de ses fers de lance.

Comme on peut le voir à travers ces exemples, la parole dans la littérature revêt des formes multiples, toutes ayant en commun la difficile mission de faire entendre une voix.


Notes

1 Madame Bovary, Flaubert, 1857

2 « Disparition de John Berger, écrivain engagé », Nathalie Crom, Télérama, 6 février 2009